Le Musée d’ethnographie de Genève tâche d’enrichir son corpus des trésors du royaume de Bénin tout au long des années 1950, avec des achats sur le marché de l’art parisien et au gré des opportunités genevoises. C’est ainsi qu’il intègre à son inventaire une précieuse cloche en alliage cuivreux, proposée aux enchères à Bellevue en 1958. Celle-ci est vendue avec le mobilier d’une demeure, anciennement la propriété du Baron Maurice de Rothschild. Son iconographie tout comme le raffinement de sa facture permettent de dater cette cloche d’autel d’avant 1897 et de la considérer de fait comme une antiquité très probablement pillée elle aussi.
Les objets en alliage cuivreux fondus à l’époque de l’ancien royaume edo étaient fabriqués par une communauté d’artisans spécialisés travaillant au service exclusif de l’Oba (le roi). Parmi les signes emblématiques que certains dignitaires de la cour nouaient à leurs vêtements d’apparat se trouvent des objets en bronze donnés par le roi, dont une cloche pyramidale. Sur certaines plaques de bronze représentant, en bas relief, des scènes ou des personnages du royaume de Bénin, on distingue une cloche accrochée au plastron qui enserre la poitrine d’un dignitaire. Par ailleurs, plusieurs photographies montrent que les cloches pyramidales en bronze étaient posées sur des autels ancestraux depuis une période ancienne.
Le visage qui figure sur cette cloche pyramidale est celui d’un léopard. Il semblerait en effet que ce félin soit un avatar du roi : l’image du léopard est un « symbole » de la personne du roi attestée sur de très nombreux objets, selon un procédé de transfert des qualités de l’animal (prédateur redoutable, animal intelligent, rapide, gracieux, etc.), sur la personne du roi.
Madeleine Leclair
Au MEG, les trois artefacts concernés par ce transfert de propriété
Les recherches en provenance publiées dans le rapport de l’Initiative Bénin Suisse en 2023 démontrent formellement que la grande défense d’ivoire sculptée (MEG Inv. 021934) ainsi que le masque de ceinture en alliage de cuivre (MEG Inv. 020501) sont des pièces du butin pillé au palais royal de Bénin lors de l’occupation militaire anglaise de 1897. La cloche d’autel (MEG Inv. 027421), a été probablement spoliée elle aussi, car son style comme sa facture permettent de dater sa création et son usage cérémoniel du 18e siècle ou du début du 19e siècle.
Ces trois biens culturels font partie d’un ensemble de 9 pièces originaires du royaume de Bénin au Nigéria dans les collections du MEG. Toutes ont été acquises par le musée au 20e siècle, entre 1901 et 1965, sur le marché de l’art européen, sauf la dernière, achetée à Lagos au Nigéria et d’un style résolument «moderne». Six artefacts sur les neuf originaires du royaume de Bénin n’ont donc clairement pas été spoliés en 1897, comme en atteste le style de leur facture et resteront dans les collections du musée.